© véra rybalchenko 2018

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Mesure l'espace

"Work in progress" Les Modillons

Installation : « Mesure l’espace »

Véra Rybaltchenko

 

 

     L’installation de Véra Rybaltchenko questionne le lieu laboratoire et d’expérimentation artistique « Les Modillons » par la mise en espace de dessins et sculptures.

Les éléments exposés sont disposés en fonction du rapport entre espace et format qui détermine leur agencement. La dimension des œuvres est réfléchie et conçue en amont. L’artiste a développé un processus précis de mesure de ses travaux afin qu’ils s’intègrent à l’ordre strictement établi de son atelier, car la taille de l’espace de travail de l’artiste constitue sa contrainte primordiale.

 

Poids, cadrans, galets et autres instruments de mesure, parfois posés sur des tablettes de verre, (salle Agnès Varda et salon Sophie Calle) semblent nous indiquer que l’œuvre possède son rythme propre et nous plongent dans une a-temporalité. Dans le même temps, ils nous ramènent à cette question hautement contemporaine du nombre qui traverse le monde : statistique, chiffrage, évaluation, notation. La juste mesure des choses serait-elle devenue une obsession ?

 

L’artiste transpose cette quête en une recherche patiente et obstinée d’un équilibre et d’une composition de l’espace.

 

Sur les murs (salon Agnès Varda) de grandes compositions au crayon gras se déploient sur des formats wallsize. L’immensité du dessin leur confère une présence quasi-tridimensionnelle. Leurs espaces nous happent et nous appellent à circuler dans leurs plis et replis. Véra Rybaltchenko explique qu’elle les conçoit comme des sculptures dessinées.

Le geste répété du bras levé en continu, la patience et la minutie exigées, confondent en effet leur exécution avec celle d’une sculpture. L’effort du tracé, notamment en hauteur, juchée sur un tabouret, requiert une force physique et ce malgré l’économie du geste.

Ils couvrent les murs de leurs rubans tissés de fils impalpables. Ils traduisent la  délicatesse du procédé consistant à dévider des bobines de traits dans un mouvement inlassable, sériel et rigoureux.

 

Avec la méticulosité d’une dentellière ou d’une brodeuse, l’artiste s’attelle chaque jour à son œuvre. Le geste paraît simple, banal.

A l’instar de ceux de Roman Opalka, ils finissent par sculpter le temps. Dans la lenteur et l’infime du détail, l’enroulement des traits fait émerger aux dires de l’artiste un « objet hors de toute contingence ».

 

Ces œuvres ouvrent les perspectives de l’atelier. Elles permettent de dépasser son exiguïté et d’accéder à d’autres dimensions, des hors champs intégrés. Ainsi, les fenêtres d’en face reproduites en format wallsize introduisent l’espace du dehors à l’intérieur du lieu de création. Ces fenêtres surdimensionnées, agrandies, reproduites comme des peintures questionnent l’espace du réel et celui de l’œuvre.

Cette mise en rapport d’espaces et de leurs mesures nous ramène à notre propre espace du dedans, pour reprendre l’expression d’Henri Michaux, et à l’oubli si bien partagé que le sens de nos vies est aussi fonction du temps qu’on lui dédie.

 

Caroline-Jane Williams

C.J. Williams (M.Lit. Oxford Univ.) est professeur et traductrice de l’anglais spécialisé en art et littérature.